
Ressource en eau et agriculture à la Réunion : comprendre les besoins, économiser l'eau
Publié le 5 septembre 2026
Près d'un quart de l'eau prélevée à la Réunion sert à l'irrigation agricole, presque exclusivement puisée en eaux de surface. Entre outils de pilotage à la parcelle, stockage collinaire et adaptation au changement climatique, tour d'horizon des études scientifiques et institutionnelles qui éclairent l'économie de l'eau dans les exploitations péï.
La Réunion reçoit chaque année plus de 5 milliards de m³ de pluie (ref. doc pdf CESER, p. 18).
Sur ce total, environ 200 millions de m³ seulement sont prélevés pour l'ensemble des usages — domestiques, agricoles et industriels — soit à peine 4 % de la ressource pluviométrique.
La question n'est donc pas tant celle de la rareté globale de l'eau que de sa répartition dans l'espace, dans le temps, et entre les usages : c'est précisément sur ce terrain que se joue l'économie d'eau en agriculture.
Un quart de l'eau prélevée sert à l'irrigation agricole
Selon les chiffres 2015 de l'Office de l'Eau Réunion, compilés dans le rapport du CESER consacré à la gestion de l'eau sur l'île, l'irrigation agricole a représenté cette année-là 48,5 millions de m³ prélevés, soit 24,3 % des prélèvements bruts totaux — juste derrière l'adduction d'eau potable (70,1 %).
Fait notable : contrairement à l'eau potable, alimentée à parts presque égales par les nappes souterraines (49 %) et les eaux de surface (51 %), l'irrigation agricole puise à 94 % dans les rivières et cours d'eau superficiels, et seulement 6 % dans les nappes. Cette dépendance aux eaux de surface expose directement l'agriculture réunionnaise à la variabilité saisonnière des pluies.
Une ressource abondante, mais inégalement répartie
La topographie de l'île explique une grande partie du problème : les pluies abondantes de la région « au vent » à l'Est génèrent d'importantes eaux superficielles, tandis que l'Ouest, plus sec, a longtemps souffert d'un déficit hydrique pénalisant pour l'agriculture.

C'est pour combler cet écart que le Département de La Réunion porte depuis plusieurs décennies le projet ILO (Irrigation du Littoral Ouest), l'un des grands chantiers hydro-agricoles de l'île, dans l'objectif d'une distribution plus équilibrée de l'eau brute entre les territoires. Dès 1989, une étude de zonage du Cirad-IRAT avait d'ailleurs établi des seuils précis à partir du calcul de l'évapotranspiration potentielle : l'irrigation de la canne à sucre devient utile au-delà de 400 mm de déficit climatique annuel, et n'a guère d'intérêt en dessous de 200 mm — une manière très concrète de cibler l'investissement en irrigation là où il a un impact réel.
Piloter l'irrigation à la parcelle : les outils du Cirad
Réduire la consommation d'eau sans pénaliser les rendements suppose de connaître précisément le besoin réel de la plante, parcelle par parcelle.

Le Cirad a développé plusieurs outils en ce sens, adaptés à l'environnement réunionnais — sols très hétérogènes même à l'échelle d'une parcelle, climat très variable selon le relief, petites surfaces cultivées. SIMULIRRIG, présenté dès 2002, couple une base de données météorologique à un modèle de bilan hydrique pour estimer les besoins d'irrigation à l'échelle d'une petite région.
IRRICANNE va plus loin en proposant un conseil personnalisé à l'exploitant cannier : à partir d'un modèle réservoir de bilan hydrique du sol, il calcule un déficit prévisionnel et hiérarchise les priorités d'arrosage au sein d'une même parcelle si plusieurs types de sol ou de stades de croissance y cohabitent. L'outil est aujourd'hui utilisé par une cinquantaine de petits exploitants réunionnais, accompagnés par un organisme local de développement rural.
Une étude menée sur les périmètres irrigués du Sud (Bras de la Plaine, Bras de Cilaos) a par ailleurs confirmé que l'accès à un conseil en irrigation et l'équipement en goutte-à-goutte réduisent significativement la consommation d'eau par rapport aux pratiques les moins encadrées.
Stocker et distribuer : retenues collinaires et réseaux de goutteurs
Le stockage reste un levier essentiel pour lisser les écarts entre saisons. Le Département finance la création et la réhabilitation de retenues collinaires individuelles — des réservoirs remplis par les eaux de pluie, situés dans des zones où l'eau se fait rare, et qui n'ont pas vocation à alimenter la population en eau potable.
Dans le cadre du fonds européen FEADER 2014-2020, 2,86 millions d'euros ont été fléchés vers la création, la réhabilitation de retenues collinaires et la modernisation des dispositifs d'irrigation des exploitations, en complément de 51,75 millions d'euros consacrés au développement des périmètres irrigués.
Le développement des réseaux de goutteurs d'irrigation figure lui-même explicitement parmi les cinq objectifs du Programme Pluriannuel d'Intervention 2016-2021 de l'Office de l'Eau Réunion, aux côtés de la protection des captages et de la lutte contre les fuites sur les réseaux d'eau potable — preuve que l'irrigation économe est traitée comme un enjeu de gestion de la ressource à part entière, et non comme une simple question agricole.
Une diffusion des technologies économes plus lente qu'attendu
Disposer d'un outil de pilotage ou d'un réseau de goutteurs ne suffit pas : encore faut-il que les exploitants les adoptent. Une enquête menée auprès de 116 irrigants réunionnais a mis en évidence deux dynamiques bien différentes :
L'aspersion intégrale s'est diffusée selon un schéma classique de diffusion des innovations, porté par la rentabilité économique de la technologie.
Le goutte-à-goutte, pourtant nettement plus économe en eau, a suivi un chemin d'adoption bien plus lent, davantage influencé par l'apprentissage social, l'imitation entre exploitants et des facteurs comportementaux que par le seul calcul économique.
Ce résultat, contre-intuitif, éclaire un point souvent négligé : le principal frein à l'économie d'eau en agriculture n'est pas toujours technique, mais aussi organisationnel et social — un chantier qui relève autant de l'accompagnement que de l'investissement.
Réduire le besoin en eau par l'agronomie : couverture du sol et paillage
Avant même de raisonner l'irrigation, certaines pratiques culturales permettent de réduire le besoin en eau à la source.
Des essais menés conjointement par le Cirad et le réseau FARRE-Réunion sur tomate en plein champ ont comparé sol nu, paillage plastique et couverture végétale : la couverture du sol, qu'elle soit plastique ou végétale, limite l'évaporation et retient l'humidité, avec en prime des économies de désherbage.
Sur géranium rosat dans les Hauts de l'Ouest, des essais plus anciens du Cirad avaient déjà montré qu'une couverture végétale permanente (lotier, kikuyu) conserve l'humidité du sol, limite l'érosion sur les pentes réunionnaises et améliore progressivement la disponibilité en eau et en nutriments pour la culture.
Le changement climatique redessine les besoins futurs
Les besoins en eau agricole ne sont pas figés : plusieurs travaux récents du Cirad modélisent leur évolution à l'horizon du siècle.
Une étude spatialisée de 2023, portant sur l'ensemble des surfaces cannières de l'île entre 2015 et 2100 selon trois scénarios de réchauffement (+2, +3 ou +6°C), simule à la fois les rendements et les besoins en irrigation à partir des projections climatiques du projet BRIO de Météo-France et du modèle de croissance cannier MOSICAS.
Une publication scientifique qui en découle, parue dans la revue Sugar Tech en 2024, aboutit à un résultat contre-intuitif : malgré une hausse des températures a priori favorable à la canne, la modification du régime des pluies entraînerait une baisse moyenne de rendement de l'ordre de 6 % d'ici 2066 sur onze sites représentatifs de l'île.

Ce n'est donc pas la chaleur qui menace la production cannière réunionnaise, mais la disponibilité en eau. À une échelle plus large, le BRGM a chiffré, dans son rapport de prospective 2030, une demande en eau agricole pouvant varier de 33 à 150 millions de m³ selon les scénarios retenus pour une année de sécheresse quinquennale — un écart qui souligne à quel point l'agriculture réunionnaise reste le poste de demande en eau le plus sensible aux aléas climatiques.
Ce qu'il faut retenir
- L'agriculture réunionnaise puise presque exclusivement en surface (94 % de l'eau d'irrigation), ce qui la rend particulièrement sensible à la variabilité saisonnière des pluies, contrairement à l'eau potable qui s'appuie davantage sur les nappes.
- Des outils de pilotage existent et ont fait leurs preuves (Irricanne, OSIRI, SIMULIRRIG) : se rapprocher du Cirad ou de la Chambre d'agriculture permet d'accéder à un conseil adapté à sa parcelle plutôt qu'à une irrigation « à l'aveugle ».
- Des aides existent pour le stockage et l'équipement : retenues collinaires individuelles et modernisation des dispositifs d'irrigation sont financées via le FEADER — un point à vérifier auprès du Département ou de la Chambre d'agriculture.
- Le goutte-à-goutte reste sous-utilisé malgré son potentiel d'économie, pour des raisons davantage sociales que techniques : l'échange d'expérience entre exploitants compte autant que l'accès à la technologie.
- La couverture du sol (paillage, engrais verts) réduit le besoin en eau avant même d'irriguer, avec des bénéfices supplémentaires sur l'érosion et le désherbage.
Sources
- CESER de La Réunion, 2017. « Mieux connaître et mieux gérer l'eau à la Réunion. » Rapport adopté par l'Assemblée plénière du 1er décembre 2017 (données de l'Office de l'Eau Réunion, Chroniques de l'eau Réunion n°74 et n°87). Disponible : ceser-reunion.fr.
- Généré B., 1989. « Le déficit climatique en eau dans les zones cannières de la Réunion : zonage et impact de l'irrigation. » Revue Agricole et Sucrière de l'Ile Maurice, 68(1-3), p. 85-94, Cirad-IRAT. Disponible : agritrop.cirad.fr.
- Mézino M., Chopart J.-L., Combres J.-C., Le Mezo L., Poser C., 2002. « Estimation des besoins en eau d'irrigation d'une petite région à partir d'une base de données météorologiques couplée à un modèle de bilan hydrique — outil SIMULIRRIG. » Cirad. Disponible : publications.cirad.fr.
- Cirad. « Irricanne : un outil de conseil en irrigation pour la canne à sucre adapté à un environnement (sol-plante-climat) hétérogène. » Disponible : agritrop.cirad.fr.
- Cirad. « Variabilité des consommations en eau d'irrigation en culture de canne à sucre dans les périmètres du sud de La Réunion (Bras de la Plaine, Bras de Cilaos). » Disponible : agritrop.cirad.fr.
- Richefort L., 2008. « La diffusion de technologies d'irrigation économes en eau à l'île de la Réunion. » Revue d'économie régionale & urbaine, 1/2008, p. 109-130. Disponible : cairn.info.
- Christina M., Le Mezo L., Mézino M., Todoroff P., 2023. « Étude spatialisée de l'impact du changement climatique sur la production de canne à sucre et ses besoins en eau à La Réunion par simulation de sa croissance. » Cirad. Disponible : agritrop.cirad.fr.
- « Modeled Impact of Climate Change on Sugarcane Yield in Réunion, a Tropical Island. » Sugar Tech, 2024. Disponible : link.springer.com.
- BRGM. « Prospective de la demande en eau et bilan ressource-demande à l'horizon 2030 à La Réunion. » Rapport RP-57771-FR. Disponible : infoterre.brgm.fr.
- Michellon R., Séguy L., Bourguignon C., Callot G., Gabucci L., Perret S., Raunet M., 1996. « Amélioration de la fertilité des andosols de la Réunion et de la productivité des cultures de géranium rosat avec couverture permanente. » Cirad-CA. Disponible : open-library.cirad.fr.
- Département de La Réunion. « Aide : soutien aux retenues collinaires et réservoirs d'eau des exploitations agricoles. » Disponible : departement974.fr.